Publié le 19.05.2021

Biodiversité : entre fragilité et durabilité

Sommaire

Tous les indicateurs sont unanimes : l’érosion de la biodiversité a atteint un niveau sans précédent depuis des centaines de milliers d’années. En cause, les activités humaines dont l’impact n’affecte pas seulement des espèces et des écosystèmes emblématiques comme l’ours blanc ou la grande barrière de corail. La crise sanitaire, sociale et économique majeure causée par le Covid-19 confirme en effet que les femmes et les hommes sont aussi en danger.

L’année 2020 était censée clôturer la décennie des Nations unies pour la biodiversité. À ce titre, de grands rendez-vous internationaux avaient été organisés. Ainsi le congrès mondial de l’Union internationale de conservation de la nature, l’UICN, la référence mondiale pour l’état de conservation des espèces végétales et animales, devait se tenir à Marseille en juin 2020. Quant à la COP 15, la 15e conférence des parties signataires de la Convention sur la diversité biologique, la CDB, aurait dû se dérouler en octobre 2020 en Chine. 

Mais cet agenda mondial a été complètement bouleversé par un virus venu nous rappeler les enjeux majeurs liés au déclin de la biodiversité. Apparu sur les radars il y a un peu plus d’un an (fin 2019), le SARS-CoV-2 a en effet contaminé plus de 147 millions de personnes et a coûté la vie, directement ou non, à plus de 3,2 millions d’entre elles. Les conséquences sociales et économiques sont encore difficiles à mesurer avec précision mais l’impact de la pandémie que le SARS-CoV-2 a engendrée se fera longtemps ressentir. En quoi l’émergence de cette maladie infectieuse est-elle liée à l’érosion de la diversité biologique ?

 

La perte de biodiversité favorise les pandémies

« De par ses causes et ses conséquences, la destruction de la biodiversité est un des principaux moteurs de l’émergence des zoonoses, ces maladies d’origine animale transmissibles aux humains », affirme le biologiste Benjamin Roche de l’UMR MIVEGEC. Certaines espèces animales sont ainsi des impasses pour les microbes : elles vivent avec ces derniers sans transmettre l’infection à d’autres animaux.

Mais « ces espèces “culs-de-sac” sont généralement parmi les premières à disparaitre en cas d’érosion de la biodiversité. Cela a pour conséquence de diminuer la “dilution” des agents infectieux dans l’environnement », explique le biologiste. La circulation des micro-organismes dans la faune sauvage est alors plus intense. La déforestation et les changements de l’utilisation des sols augmentent par ailleurs les contacts entre cette faune sauvage potentiellement plus infectée et les humains ou les animaux d'élevage. La transmission, directe ou indirecte, d’agents infectieux aux populations humaines en est facilitée.

La mondialisation et la connectivité de nos sociétés modernes permettent alors à ces zoonoses de se diffuser rapidement sur l’ensemble de la planète. Les pandémies sont d’ailleurs de plus en plus fréquentes. Ainsi avant le XXe siècle, environ une épidémie d’ampleur mondiale – une pandémie – était recensée par siècle. Mais depuis, six pandémies ont été déclarées dont quatre à partir des années 1980 : celle du sida causée par le VIH, la grippe pandémique A(H1N1), la pandémie due au virus Zika et enfin la crise actuelle de Covid-19 (pour coronavirus-associated disease, la « maladie associée au coronavirus »).

 

Aux origines animales du virus

Déterminer le point de départ de ces zoonoses est essentiel pour prévenir de nouvelles pandémies. Dans le cas du Covid-19, le SARS-CoV-2 trouve probablement son origine chez des chauves-souris. « À l’image du SARS-CoV-1 responsable de l’épidémie de SRAS en Chine en 2003, le réservoir naturel de ce nouveau coronavirus est vraisemblablement une chauve-souris insectivore de type rhinolophe, ajoute le virologue Éric Leroy de l'UMR MIVEGEC. L’enjeu aujourd’hui est d’identifier la chaîne d’évènements qui a conduit à la transmission du SARS-CoV-2 de l’animal à l’espèce humaine. S’agit-il d’un contact direct entre les chauves-souris, ou leurs fluides biologiques, et les humains ? Ou une espèce intermédiaire a-t-elle joué un rôle dans la propagation du virus ? » 

Chez un tel hôte dit intermédiaire, deux souches différentes de coronavirus ont pu se recombiner en échangeant du matériel génétique. Cette recombinaison modifie les caractéristiques du virus, comme sa transmissibilité, et peut lui permettre de « sauter » les barrières entre espèces. Initialement des soupçons ont ainsi pesé sur le pangolin, un petit mammifère chassé pour ses écailles et sa viande.

« C’est une hypothèse probable à partir des données rétrospectives de séquençage génomique dont nous disposons mais de nombreuses autres possibilités sont envisageables », relativise le chercheur. Aujourd’hui, un faisceau d’éléments oriente l’enquête vers des fermes d’animaux élevés pour leur fourrure, notamment des visons qui sont capables de contracter le Covid-19 et de le transmettre à leurs congénères mais aussi à l’être humain. Une piste qu’il reste à étayer par des résultats scientifiques dûment évalués par les pairs. Pour y voir plus clair, de nombreux travaux de recherches sont conduits de par le monde, notamment en Asie du Sud-Est, une région proche de l’épicentre de la pandémie actuelle. C’est le cas des projets Lacoviss et DisCoVER qui rassemble des virologues, des biologistes de l’évolution, des écologues, des modélisateurs et des chercheurs en sciences humaines et sociales de l’IRD, de l’Université de Caen Normandie, du CNRS, du Centre d'infectiologie Christophe Mérieux du Laos et des Universités de Mahidol et Kasetsart en Thaïlande. « Ensemble, nous recherchons des séquences virales récentes chez les animaux vivant dans le nord de la Thaïlande et au Laos pour confronter les résultats obtenus aux facteurs socio-écologiques liés aux activités humaines comme le braconnage, la déforestation, les pratiques agricoles ou encore les mouvements de population », explique Éric Leroy.

 

Des partenariats avec le Sud

À l’image de Lacoviss et DisCoVER, une foison de projets de partenariat entre la France et les pays du Sud a été lancée pour mieux comprendre l’origine et la dynamique de la pandémie. 

Afin d’en faire l’inventaire et de les coordonner, un regroupement multi-institutionnel constitué de l’IRD, de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) et du consortium REACTing de l’Inserm (le rapprochement de ces deux derniers a donné naissance à ANRS | Maladies infectieuses émergentes en janvier 2021), a été mis en place. « En association avec des chercheurs du Sud, cette Task Force fait en sorte que les actions de la France à l’international soient en phase avec les priorités de ces pays », précise Éric Delaporte, professeur de maladies infectieuses de l'université de Montpellier et directeur de l'UMI TransVIHMI. Avec Nicolas Meda, professeur de santé publique à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou au Burkina Faso, il en co-préside le comité stratégique. 

Parmi les initiatives coordonnées par cette Task Force, il y a par exemple le projet Bat-Cov supervisé par Martine Peeters, virologue dans l’UMI TransVIHMI et Alpha Keita, directeur adjoint du Centre de recherche et de formation en infectiologie de Guinée (Cerfig). Il s’intéresse à la prévalence et à la diversité des coronavirus hébergés par des chauves-souris sauvages en Guinée, au Cameroun, en République Démocratique du Congo et au Zimbabwe. « Son but est d’évaluer les risques pour le futur, ces coronavirus étant potentiellement le point de départ de nouvelles épidémies », précise Éric Delaporte. Cette étude mettra notamment en évidence quelles espèces excrètent les coronavirus et pendant quelle saison le risque de transmission est le plus élevé. Dans certaines régions africaines, il existe en effet une certaine promiscuité entre les populations humaines et les chauves-souris, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale où certaines espèces sont chassées pour leur viande. Or la consommation d’animaux sauvages est reconnue comme un facteur favorisant la transmission de maladies infectieuses de l’animal aux êtres humains.

Pour évaluer ce risque en Afrique, le projet AFRICov piloté par Philippe Gaubert de l’UMR EDB et Sery Ernest Gonedelé Bi du laboratoire de génétique de l’université Felix Houphouët-Boigny d’Abidjan procède à une veille génomique des virus sur les marchés de brousse de Côte d’Ivoire, du Cameroun et du Bénin. De façon similaire, ZooCov cherche à mettre en place un système de surveillance des coronavirus dans la filière de viande de brousse mais cette fois au Cambodge. Porté par le Cirad, ce projet, qui réunit aussi l’IRD, l’Institut Pasteur du Cambodge, l’université d'Hong Kong et les ONG Wildlife Conservation Society et Fauna & Flora International, espère contribuer à la prévention de futures pandémies.

 

Des humains vers les animaux

Anticiper de nouvelles épidémies est aussi le but de l’étude SPILLBACK, fruit d’une collaboration entre l’IRD et le laboratoire national de santé publique de Brazzaville de la République du Congo. « Avec nos partenaires, nous avons déjà montré l’existence de souches de coronavirus chez des chauves-souris au Gabon, explique Éric Leroy. Nous cherchons maintenant à savoir si le SARS-CoV-2 peut s’adapter à la faune sauvage des forêts tropicales africaines dont le climat ressemble à celui des forêts d’Asie du Sud-Est. » Par exemple, des espèces locales de chauves-souris pourraient devenir de nouveaux réservoirs du virus et potentiellement être à l’origine d’une seconde pandémie. Les animaux d’élevage aussi sont concernés par le Covid-19 comme le montre la dissémination de cette maladie dans des fermes de visons de plusieurs pays producteurs de fourrure comme le Danemark et les Pays-Bas. Le danger est que « la promiscuité de milliers d’individus favorise l’émergence de mutations pérennes transmissibles aux populations humaines », explique Éric Leroy. Une d’entre elles, la mutation dite du cluster 5, a d’ailleurs contaminé plusieurs personnes travaillant dans des fermes d’élevage.

Cette menace pèse aussi sur les animaux de compagnie. « Bien que peu de formes graves aient été observées jusqu’à présent, les chats et les chiens de patients positifs au Covid-19 présentent un risque élevé de contracter la maladie », rappelle le virologue dont l’équipe a été la première à évaluer la transmission du SARS-CoV-2 de propriétaires à leurs animaux domestiques en France. Dans la continuité de ces travaux, ces chercheurs ont monté le projet COVET en partenariat avec le laboratoire d'analyses vétérinaires VEBIO à Arcueil, les vétérinaires de l'Institut de la vision de Paris et le Centre international de recherche en infectiologie (CIRI) à Lyon. « Son but est de réaliser une enquête sérologique de l’infection de plusieurs milliers d’animaux de compagnie – chiens, chats et petits mammifères – sur l’ensemble de la France métropolitaine », précise Éric Leroy. Avec à la clé une évaluation de la fréquence de contamination de ces animaux à partir de leurs propriétaires ainsi que de la variabilité de ces infections en fonction de l’espèce animale. Des travaux qui rappellent la pertinence de l’approche One Health (Une seule santé) associant la santé humaine, celles des animaux et celle de l’environnement pour lutter contre les zoonoses et leurs émergences. 

 

Prévenir plutôt que guérir

Mais soyons clair, le Covid-19 ne sera pas la dernière pandémie à bouleverser notre société. Un rapport de l’IPBES (voir Encadré) publié l’année dernière est d’ailleurs peu optimiste : les futures pandémies risquent d’être plus fréquentes, de se propager plus rapidement et d’avoir plus d’impacts sur l'économie mondiale. Et surtout elles feront encore plus de victimes que le Covid-19 ! Les mammifères et les oiseaux hébergeraient d’ailleurs des centaines de milliers de virus encore inconnus potentiellement transmissibles à l'être humain. « Des solutions existent, tempère Benjamin Roche qui a contribué à la rédaction de ce rapport. Comme la mise en place d’une institution mondiale de lutte contre les pandémies, l’institutionnalisation de l’approche One Health et la réduction des contacts entre les humains, la faune sauvage et les animaux domestiqués. » Concrètement cela peut se traduire par un encadrement du commerce de faune sauvage, par la création d’aires protégées, notamment dans les zones les plus riches en biodiversité, ou encore par la taxation des activités pro-pandémies comme la déforestation ou l'élevage intensif.

L’IPBES, le GIEC de la biodiversité

 

Fondée en 2012 sous l’égide des Nations unies, l’IBPES est une plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services rendus par la nature. « L’IPBES est à la biodiversité ce que le GIEC est au climat, explique Yunne Shin, biologiste marine de l'UMR MARBEC et experte scientifique de l’IBPES. C’est une interface entre la science et les politiques publiques qui met à disposition des décideurs des évaluations scientifiques pour la conservation et l'utilisation durable de la biodiversité. » Son dernier rapport global sur la biodiversité a été publié en 2019. « Il a nécessité trois ans de travail pour des résultats qui ont marqué les esprits », poursuit la biologiste marine qui a coordonné la rédaction d’un des six chapitres du rapport. Premier fait frappant : les preuves scientifiques font état d’une perte de biodiversité sans précédent. Ainsi environ un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction. Or cette situation peut impacter négativement nos sociétés qui dépendent de multiples bienfaits procurés par la nature, appelés services écosystémiques. Il s’agit par exemple de la régulation du climat par les océans, de la filtration de l’eau dans les zones humides ou encore de la pollinisation des cultures. Enfin le rapport stipule qu’un ensemble de solutions est susceptible de contrecarrer cette perte de biodiversité. « Mais une transformation critique de nos sociétés s’impose », avertit Yunne Shin.

Cependant l’urbanisation et la déforestation semblent indissociables de la croissance économique de nombreux pays du Sud. Quelle stratégie adopter alors pour développer l’économie locale tout en prévenant l’émergence de zoonoses ? C’est notamment à cette question que travaille Benjamin Roche et son équipe. « À partir de modèles mathématiques calibrés sur un travail de grande ampleur sur le terrain, nous étudions la dynamique de circulation de plusieurs zoonoses dans la péninsule du Yucatán, au Mexique, en fonction de la modification de l’habitat », précise le spécialiste de la modélisation des maladies infectieuses. Les chercheurs s'intéressent notamment à certains hantavirus transmis aux humains par des rongeurs sauvages et responsables d’infections de gravité variable, à des arbovirus propagés par des moustiques comme celui de la dengue ou encore à des coronavirus. Le but de ces travaux est de déterminer la proportion de zones naturelles à préserver pour limiter la circulation de ces zoonoses dans les populations humaines. Ce projet pilote s’intègre dans le cadre d’un partenariat avec l'organisation non gouvernementale EcoHealth Alliance. « Il est le premier d’une série d’études de par le monde qui nous permettront de développer une vision à grande échelle de l’influence des habitats sur la propagation des zoonoses. » Face aux risques d’émergences de ces maladies potentiellement pandémiques, de nombreuses actions sont par ailleurs lancées. C’est le cas de la récente initiative internationale PREZODE qui regroupe déjà plus de mille chercheurs d’une cinquantaine de pays. « PREZODE cherche notamment à renforcer les coopérations avec les régions du monde les plus à risque d’émergence de zoonoses, précise Benjamin Roche, conseiller scientifique "Une seule santé" de l’IRD et membre du comité de préparation de cette initiative, mais aussi à intégrer l’approche One Health de façon globale pour limiter l’émergence de pandémie. »

Le monde végétal aussi en danger

Les espèces humaine et animales ne sont pas les seules menacées par l’émergence d’épidémies globales, les plantes aussi. Et à travers elles, c’est toute notre sécurité alimentaire qui en est en péril. Selon la FAO, les végétaux représentent en effet plus de 80 % de l’alimentation humaine et permettent aussi de nourrir bétail, volailles et certains poissons d’élevage. 

Il y a déjà eu par le passé des précédents de pathogènes ravageant les cultures agricoles. C’est le cas du mildiou, apparu en Irlande en 1845. Cette maladie causée par un parasite, Phytophthora infestans, affecte particulièrement les plants de pomme de terre. « La monoculture de ce tubercule a permis à ce pathogène de se répandre rapidement dans le pays, rappelle Jean-Louis Pham, généticien des plantes de l'UMR DIADE. Les conséquences démographiques et culturelles ont été considérables. » La baisse des rendements due au mildiou a en effet joué un rôle majeur dans le déclenchement d’une famine qui a duré plusieurs années. Les bilans actuels font état d’au moins un million de morts et d’une migration massive d’environ deux millions d’Irlandais.

Plus récemment, une épidémie a eu raison d’une variété de banane. Appelée Gros Michel, celle-ci était la principale variété cultivée jusqu’aux années 1950. C’est alors que la fusariose du bananier, ou maladie de Panamá, causée par le champignon Fusarium oxysporum, s’est répandue dans la plupart des bananeraies de la planète. Ces monocultures de clones n’y ont pas résisté. Aujourd’hui, une nouvelle souche de ce champignon, la TR4, menace la variété Cavendish qui a remplacé la banane Gros Michel. Les conséquences économiques et sociales se sont déjà révélées catastrophiques dans certaines régions du monde et pourraient être désastreuses dans certains pays du Sud déjà durement affectés par la pandémie actuelle de Covid-19. Et c’est sans compter sur les nombreuses autres menaces qui pèsent toujours sur nos cultures et celles en milieu tropical et méditerranéen. On peut citer, par exemple, la rouille du blé, les bactérioses et viroses du riz, la bactériose vasculaire du manioc, la mosaïque du manioc causée par un virus, la nécrose létale du maïs... autant de maladies sur lesquelles les scientifiques de l'IRD ont beaucoup travaillé durant ces dernières décennies. Sans oublier la maladie causée par la bactérie Xylella fastidiosa qui peut être mortelle et causer un véritable désastre écologique et économique sur de nombreux végétaux comme l'olivier, l’amandier, le caféier, la vigne, les agrumes, l’avocatier ou encore le chêne, la luzerne et la lavande et qui représente également une terrible menace. « Une pandémie végétale nous guette , s’inquiète le chercheur.

 

Préserver l’agrobiodiversité

Pourtant, des solutions existent pour limiter ce risque et préserver la santé des plantes. C’est d’ailleurs le but de la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV). Ce traité international a été adopté en 1952 pour protéger les ressources végétales mondiales en empêchant l'introduction et la dissémination d’organismes nuisibles.

Cependant celui-ci ne dispose pas d’un réseau de surveillance mondiale des maladies de culture vraiment opérationnel à l’image de celui mis en place par l’Organisation mondiale de la santé pour alerter en cas d’épidémie humaine. Au-delà d’une vigilance accrue, privilégier les lignées locales intravariétales à la place des lignées pures permet de limiter l’émergence d’épidémies. « Les espèces domestiquées présentent généralement peu de diversité génétique et sont par conséquent plus sensibles aux maladies », explique Jean-Louis Pham. La diversité génétique est en effet le fondement d’une espèce pour s’adapter aux maladies et aux changements, comme celui du climat ainsi que vient de le confirmer une récente étude sur la patate douce. Plusieurs initiatives ont d’ailleurs été mise en œuvre pour préserver cette diversité. C’est le cas d’ARCAD, le centre de ressources pour la conservation et l’étude de la diversité des plantes cultivées tropicales et méditerranéennes. Basé à Montpellier, sur le campus d’Agropolis, ARCAD fédère les forces de l’IRD, du Cirad, de l’Inrae et de Montpellier SupAgro autour d’un projet commun sur l’agrobiodiversité résolument transdisciplinaire. « Des scientifiques de tout horizon – généticiens, bioinformaticiens, agronomes, botanistes ou encore des anthropologues et des chercheurs en science politique – travaillent ensemble pour insuffler une dynamique de recherche sur l’agrobiodiversité, précise Jean-Louis Pham, un des concepteurs du projet. Un des objectifs est d’innover dans l’utilisation de la biodiversité végétale, notamment en mettant en valeur la richesse des semenciers du Sud. » Dans ce but, un bâtiment a vu le jour pour, à terme, conserver jusqu’à 40 000 semences. ARCAD se veut aussi une plateforme d'échange entre le monde académique et la société civile au niveau national mais aussi international. « Il est impératif de rétablir le flux entre les collections de semences et les champs des paysans. » 

 

Vers la transition agroécologique

C’est d’ailleurs dans certains de ces champs qu’une partie de la biodiversité est mise à mal. L’industrialisation de l’agriculture, caractérisée entre autres par l’utilisation accrue d’intrants dérivés de la pétrochimie et par la création de grandes parcelles dans le cadre de remembrement, se traduit par une uniformisation des campagnes et des espèces cultivées.

« Cette uniformité a des conséquences écologiques catastrophiques », s’insurge Jean-Louis Pham qui plaide pour une évolution du système de production alimentaire. Les changements d’utilisation des sols, la destruction des haies et l’abattage des arbres, l’emploi d’engrais et de pesticides affectent négativement la biodiversité et compromettent ainsi les services écosystémiques qu’elle procure (voir Encadré). Ces impacts sur les écosystèmes menacent notre sécurité alimentaire au même titre que les maladies des cultures. Il existe pourtant des méthodes de cultures plus respectueuses de l’environnement comme l’agriculture de conservation, la culture sans travail du sol, l’agriculture biologique ou encore l’agroécologie. Ces différents types de pratiques agricoles plus durables cherchent à remettre de la diversité dans les champs, que ce soit au niveau des paysages, des cultures ou des variétés, pour maintenir ou restaurer la bonne santé des écosystèmes, en tout premier lieu celui des sols.

Services écosystémiques ou les bienfaits de la nature

 

Les écosystèmes, communément appelés « la nature », procurent un nombre important de services à nos sociétés. Ils produisent en effet l’oxygène que nous respirons, l’eau et la nourriture que nous consommons ainsi que les combustibles et matériaux que nos sociétés utilisent quotidiennement. La nature nous offre donc le gîte et le couvert, tout comme au reste du règne animal et végétal. Par ailleurs, des écosystèmes sains aident à réguler le climat et la qualité de l’air, à fertiliser les sols et à prévenir l’érosion. Ils contribuent aussi à la filtration et à la dépollution des eaux, participent à la pollinisation des cultures et au stockage du carbone, contrôlent la propagation des maladies infectieuses et recyclent les nutriments... Enfin, la nature nous apporte des avantages non matériels comme l’inspiration, la spiritualité, le sentiment d’appartenance ou tout simplement du bien-être quand nous nous y promenons.

 

Choyer les sols

Le sol est en effet une ressource vivante, qui concentre plus de 25 % de la biodiversité de notre planète. « De nombreux organismes vivent dans les sols et à sa surface : bactéries, champignons, acariens, nématodes, centipèdes … », précise Sébastien Barot, écologue des sols de l'iEES-Paris et conseiller scientifique Biodiversité de l’IRD.

Parmi ces êtres vivants, une espèce est emblématique de la santé des sols : le ver de terre. Il y joue en effet plusieurs rôles importants. « Les lombrics contribuent à la structuration des sols, au recyclage de la matière organique et mettent à disposition des plantes les minéraux, comme l’azote et le phosphore, dont elles ont besoin pour leur croissance », explique l’écologue. Tout ce petit monde souterrain travaille donc de concert pour modifier la dynamique et la composition des sols afin de les rendre plus fertiles mais aussi pour limiter l’érosion ou encore faciliter l’écoulement des eaux de pluie. Comment alors protéger les sols et les services qu’il procure à l’agriculture ? D’abord, « semer des plantes de couverture après les récoltes permet d’éviter d’exposer des terres nues une bonne partie de l’année », rappelle Sébastien Barot. Une famille de végétaux est particulièrement bien taillée pour cette tâche : les fabacées, plus connues sous le nom de légumineuses. Cette grande famille végétale, qui comprend entre autres le trèfle, la luzerne, le soja, l’arachide et de nombreux autres légumes secs, enrichissent naturellement les terres en fixant l’azote de l’air grâce à une relation symbiotique avec des bactéries du sol, les Bradyrhizobiums. En plus de produire des protéines végétales pouvant nourrir bétail, volailles et les populations humaines, ces plantes permettent donc de réduire l’utilisation d’engrais.

Favoriser l’agroécologie au Sud

 

Dans les régions tempérées, la prise de conscience des impacts de l’industrialisation de l’agriculture conduit au développement de pratiques agricoles plus durables. Mais dans les pays en développement, le contexte social et économique est complètement différent. « L’agriculture vivrière traditionnelle pratique déjà une forme d’agroécologie. Mais la productivité n’est pas toujours au rendez-vous et la sécurité alimentaire est parfois menacée. Doit-on pour autant promouvoir des pratiques néfastes pour l’environnement ? », s’interroge Sébastien Barot. Des actions sont donc mises en place au Sud pour mettre en valeur les modes de production basés sur l’agroécologie, notamment au Maroc, mais aussi en Afrique subsaharienne. C’est le cas du Laboratoire mixte international « Écologie et développement durable – Biodiversité, agro-écologie et écologie urbaine » récemment lancé en Côte d’Ivoire par Sébastien Barot et Souleymane Konaté. « Un de ses objectifs est de promouvoir l’agroécologie dans ce pays à partir des recherches sur la biodiversité réalisées depuis 1962 à la station d'écologie de Lamto », explique l’écologue. Avec notamment l’espoir d’augmenter les rendements de l’agriculture vivrière sans compromettre les écosystèmes ni le climat.

Cette particularité des légumineuses leur vaut d’être largement utilisées dans la rotation de cultures. Cette pratique alterne sur une même parcelle des cultures diverses, voire une jachère, en fonction des saisons et des années.

Outre les effets bénéfiques pour la biodiversité, la rotation culturale améliore la structure du sol et perturbe le cycle de reproduction des ravageurs, des maladies végétales et des adventices, ces herbes dites mauvaises. D’où un usage plus limité de pesticides néfastes pour les macroorganismes du sol comme les vers de terre mais aussi pour les insectes du monde du dessus, notamment les pollinisateurs. Réduire le travail du sol est aussi bénéfique pour la biodiversité. « Bien qu’ils permettent de rendre le sol plus meuble et de contrôler les adventices en les enfouissant, des labours en profondeur et systématiques ont un impact négatif sur les gros organismes du sol », convient Sébastien Barot. En fonction du terrain, des cultures et du climat, d’autres pratiques, comme les cultures associées ou encore l’apport de matière organique, peuvent venir compléter ces techniques agricoles respectueuses de l’environnement. En appliquant ces principes, les agriculteurs contribuent donc à la préservation de la biodiversité et celle-ci le leur rend bien. Selon un rapport de l’UICN paru l’année dernière, les cultivateurs sont en effet en mesure d’augmenter de façon significative leur productivité en favorisant la diversité du monde du dessous. Mieux, ces pratiques agricoles peuvent jouer un rôle majeur pour modérer le changement climatique. Des terres riches en biodiversité aident en effet à stocker le carbone atmosphérique dans les sols. C’est d’ailleurs l’idée principale de l’initiative « 4 pour 1000 » lancée lors de la COP21 en 2015 : agir pour le climat en augmentant la teneur en carbone organique des sols à l’aide de pratiques agricoles durables.

 

Des hommes et des arbres

Les arbres peuvent également contribuer à atténuer le changement climatique en séquestrant du carbone. Mais ils ont aussi un rôle primordial à jouer dans la transition agroécologique. Les arbres et les haies sont ainsi des refuges pour les auxiliaires des cultures, que ce soit des pollinisateurs ou des prédateurs d’organismes nuisibles et de ravageurs. Au-delà de cet aspect de biocontrôle, arbres et arbustes permettent aussi de lutter contre l'érosion des sols, d’améliorer la qualité et l'infiltration de l'eau, d’apporter de l’ombre en été, de réguler la pollution phytosanitaire ou encore d’accroitre la productivité en protégeant les cultures du vent… Les arbres peuvent être d’ailleurs intimement associés aux cultures ou aux pâtures. On parle alors d’agroforesterie : « un ensemble très varié de pratiques agricoles qui tirent bénéfice de la présence des arbres », précise l’ethnobotaniste Geneviève Michon de l'UMR SENS. Ces avantages peuvent être directs – via la production de fruits, de fourrage ou de bois – et/ou indirects ; les arbres rendant nombre de services environnementaux aux agriculteurs. 

« Les systèmes agroforestiers jouent avec les complémentarités et les symbioses pour produire autrement et mieux. L’élevage raisonné en forêt paysanne, par exemple, a ainsi moins d’impact sur le climat et produit de la viande de meilleure qualité nutritionnelle », poursuit l’ethnobotaniste. Dans les régions tempérées, ces modes de production agroforestiers ont été largement abandonnés depuis l’industrialisation de l’agriculture. En France, par exemple, 70 % des haies ont disparu des bocages français depuis les années 1950. Et « aujourd’hui encore, des arbres sont coupés et des haies rasées », déplore Geneviève Michon. Toutefois la situation évolue et des pratiques s'inspirant de savoirs longtemps délaissés sont remises au goût du jour de-ci de-là : par exemple le bocage et les prés-vergers ou encore les associations entre les arbres et la vigne ou le houblon.

Au Sud, les systèmes agroforestiers sont encore bien présents : parcs d’acacias ou de karité au Sahel où se pratique l’agropastoralisme, oasis sahariennes où les arbres fruitiers poussent à l’ombre des palmiers, arganeraies du Maroc dont les arbres servent notamment à la production d'huile d'argan, agroforêts des zones tropicales humides (voir vidéo dans l’article ci-dessous)... Ces pratiques agricoles assurent la sécurité, la qualité et la diversité alimentaire, économique et culturelle des populations. Mais ces structures d’agriculture paysanne sont aussi menacées. Ainsi « la majorité des systèmes d'agroforesterie que j’ai étudiés en Asie du Sud-Est ont disparu à cause de la généralisation des modes d'agriculture productivistes et capitalistes, souligne amèrement Geneviève Michon. Pourtant, ces forêts, que je qualifie de “domestiques”, contribuent à la préservation de la diversité biologique et culturelle en étant garantes à la fois de productivité et de durabilité. »

Des plantes en ville

 

Aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale vit en ville et cette proportion continue d'augmenter. La biodiversité a-t-elle une place dans notre monde urbanisé ? « C’est un sujet d’intérêt récent qui prend de l’ampleur », déclare Sébastien Barot qui a coordonné un agenda de recherche sur l’écologie urbaine où est abordée cette question. Les arbres et les plantes notamment peuvent aider les villes à devenir plus résilientes. Ainsi « le couvert végétal réduit l’effet îlot de chaleur urbain », souligne l’écologue. Au cœur des villes, les températures peuvent être supérieures de deux à trois degrés à celle de la périphérie. Or l’évaporation de l’eau des feuilles des arbres et autres végétaux aide à rafraichir l’atmosphère de nos villes. Et ce n’est pas tout : « les plantes aident notamment à réguler les flux de l’eau en cas de fortes pluies et procure du bien-être psychologique aux habitants. » La réémergence de l'agriculture urbaine et des jardins partagés contribue par ailleurs à rendre la biodiversité plus visible en ville. « Des citadins renouent ainsi contact avec la nature. » Et peut-être que certains d’entre eux en deviendront de fervents défenseurs.

Des savoirs à sauvegarder et à mobiliser

De telles relations entre les sociétés locales et leurs environnements ont longtemps été dénigrées. Pourtant, ces interactions entre ces populations et la nature ont contribué à enrichir culturellement les communautés autochtones, leurs visions du monde ainsi que les rites et les langues qui transmettent ces traditions. Elles leur ont aussi permis de développer de nombreux savoir-faire et d’acquérir une connaissance intime de leur environnement. Cela vaut aujourd’hui aux peuples autochtones d’être vus comme des partenaires essentiels de la gestion durable de leurs milieux. Bien qu’ils ne représentent que 5 % de la population mondiale, les Nations unies estiment que leurs territoires recèlent en effet près de 80 % de la diversité biologique recensée sur la planète. L’IPBES reconnait d’ailleurs l’importance de ces savoirs locaux dans la conservation de la biodiversité.

Pourtant, certaines de ces connaissances transmises par voie orale, les pharmacopées traditionnelles par exemple, sont en péril. L’IRD s’est engagé à assurer la pérennité de certaines d'entre elles, notamment en Guyane ou encore chez les Yanesha du Pérou. « Dans cette communauté amérindienne, la transmission de ces savoirs se heurte entre autres raisons à un certain désintérêt des jeunes générations, explique Mohamed Haddad, chimiste de l'UMR PHARMA-DEV spécialisé dans l’étude des substances naturelles qui a séjourné à plusieurs reprises parmi les Yanesha. Dans un souci de conservation de leur mémoire, ces Amérindiens ont accepté d’inventorier avec la communauté scientifique une partie des plantes qu’ils utilisent à des fins médicinales mais aussi cosmétiques ou rituelles. » Initiée en 2005 par les ethnopharmacologues Geneviève Bourdy et Céline Valadeau, cette collaboration a abouti à la parution d’un livre en accès libre, « Yato' ramuesh ». Financé par des fonds publics avec le consentement des autorités péruviennes, « cet ouvrage, bien accueilli par la communauté, a permis de graver une partie de leurs savoirs ». Il s’agit là d’un bel exemple de confiance mutuelle entre des chercheurs et une communauté locale. Mais la valeur potentielle de certaines ressources biologiques et des savoirs locaux associés peut être à l’origine de dérives et d’exploitation unilatérale. C’est justement pour éviter ce type d’accaparement illégitime qu’est né le principe d'Accès aux ressources génétiques et aux connaissances traditionnelles associées et de Partage juste et équitable des Avantages découlant de l’utilisation : l’APA.

Partenaires d’aujourd’hui et de demain

 

Les pays du Sud, notamment ceux de la bande intertropicale, concentrent la plupart des zones les plus riches en biodiversité de la planète. Mais beaucoup de ces États manquent cruellement de matériel et de personnels qualifiés pour l’étudier et la protéger. « Nous investissons beaucoup dans le renforcement des compétences universitaires locales. Le but est de développer un cercle vertueux de recherche de haut niveau et de former des personnes à l’utilisation de matériel de pointe, pour les analyses chimiques par exemple », explique le chimiste Mohamed Haddad dont les travaux visent notamment à valoriser les substances naturelles utilisées par les communautés locales. À travers des échanges, des formations et des partenariats avec des universités, des ONG, la société civile et les gouvernements ou encore la création de Laboratoires mixtes internationaux (LMI) et de Jeunes équipes associées à l’IRD (JEAI), l’IRD contribue donc à renforcer les capacités de ces pays en développement. « Au Pérou, au Laos et au Bénin, notre unité s’attache ainsi à former des personnes pour inventorier et étudier la biodiversité végétale et fongique », poursuit le chimiste. Avec l’espoir que ces nouveaux chercheurs trouvent des molécules intéressantes pour de potentiels médicaments pour l’humanité.

 

Justice et équité

Le principe d’APA a d’abord été promu au sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 avant d’être implémenté juridiquement en 2010 lors de la conférence mondiale sur la biodiversité de Nagoya. « Son but est de contribuer à la conservation de la diversité biologique à travers un partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation de celle-ci pour des activités de recherche et de développement », explique Jean-Louis Pham, généticien des plantes et référent Nagoya de l’IRD.

L’APA s’applique par exemple lorsqu’un laboratoire de recherche désire développer un médicament à partir du principe actif d’une plante issue de la pharmacopée d’une communauté autochtone. L’utilisateur – ici le laboratoire – de cette ressource génétique – le végétal – doit alors informer le fournisseur – la communauté qui utilise cette plante de façon traditionnelle et le pays où elle se trouve – via une démarche de consentement préalable en connaissance de cause. Les deux parties contractualisent ensuite le partage des avantages, monétaires ou autre, qui découlent de l’utilisation de cette ressource issue de la biodiversité. « Le protocole de Nagoya est un accord international important fondé sur un principe éthique et juridique très fort qui reconnait le droit des peuples autochtones et la souveraineté des États sur leur diversité biologique. » Toutefois le chercheur s'inquiète que « son application ralentisse de facto la recherche nécessitant un accès à la diversité biologique à cause de réglementations souvent lourdes et complexes. » Un avis que ne partage pas Estienne Rodary, spécialiste des politiques de conservation de la biodiversité, pour qui « la lourdeur administrative ne peut être opposée aux enjeux de partage pour des populations autochtones ». Par ailleurs, et plus grave selon Jean-Louis Pham : « le bilan financier pour les communautés et les États fournisseurs semble dérisoire par rapport aux espérances et l’APA a peu d’impact sur la conservation de la biodiversité. » Des réflexions sont donc en cours pour faire évoluer ce cadre juridique sans remettre en cause son principe de partage juste et équitable.

 

Les principes de l'APA

 

Payer pour préserver

Outre le protocole de Nagoya, d’autres mécanismes internationaux tentent de favoriser la conservation de l’environnement en mobilisant des instruments économiques et financiers. Les échanges « dette-nature » en sont un exemple. Ici un État débiteur voit une partie de sa dette convertie par un État créditeur et/ou un intermédiaire comme une ONG en échange de mesures de protection de la biodiversité dans le pays en question. 

Ainsi, dans les années 1990, le gouvernement américain a annulé une partie de la dette de la Jamaïque en contrepartie de la création et du financement d’une fondation pour l’environnement. « Cet outil connait un regain d’intérêt au regard de l’endettement croissant lié à la pandémie et est également un instrument de référence pour la lutte contre le réchauffement climatique », précise Philippe Méral, économiste de l'UMR SENS. Au niveau local, il existe toute une palette de politiques publiques pour favoriser la préservation de la nature, à l’instar des paiements pour services environnementaux, les PSE. « L’idée est de rémunérer les personnes, individuellement ou en collectif, susceptibles de maintenir en bon état les écosystèmes pour ceux qui profitent des services écosystémiques qu’ils procurent, explique Philippe Méral. Ces subventions permettent de privilégier la conservation par rapport à la surexploitation qui, bien qu’elle offre des bénéfices économiques à court terme, occasionne des conséquences écologiques et sociales néfastes dans le temps. » Concrètement, les PSE revêtent diverses formes mais ils impliquent souvent de prévenir la déforestation pour protéger la biodiversité, séquestrer le carbone ou maintenir l’écoulement et la qualité des eaux en aval de bassins versants. Très en vogue chez les ONG et les bailleurs de fonds il y a une dizaine d’années, cet outil a depuis perdu de son aura. « Les paiements peuvent altérer les motivations intrinsèques des individus à préserver leur environnement et exacerber des problèmes d’équité entre générations, constate le spécialiste des politiques environnementales, mais surtout ce n’est pas un levier de développement au contraire d’autres activités génératrices de revenus comme l’artisanat, la cueillette de plantes médicinales et aromatiques ou encore l’écotourisme. » En fonction du contexte, ce type de valorisations économiques de la biodiversité peut se révéler plus pertinent pour concilier conservation environnementale et développement socioéconomique. C'est aussi le cas de la gestion communautaire qui repose sur une exploitation durable des ressources grâce à des accords passés entre ses usagers. Outre un développement économique modéré, un autre aspect limitant des PSE est leur financement. Pour l'assurer à long terme, un levier intéressant est le fonds fiduciaire. « Dans ce cas, une somme importante d’argent provenant d’ONG ou de bailleurs est placé dans une fondation et seuls les intérêts générés sont utilisés pour la protection de l’environnement, précise l'économiste. Ce système permet de sécuriser l’investissement mais son fonctionnement est assez complexe et soulève des questions éthiques. » Les fonds sont en effet placés en bourse. Les intérêts dépendent donc de la volatilité des taux et le capital investi peut être perdu en cas de krachs boursiers. Pour autant les fonds fiduciaires rencontrent un certain succès depuis quelques années, non seulement pour assurer le financement de PSE mais aussi celui d’aires protégées et d’autres outils économiques de conservation de la biodiversité.

Regarder de haut les politiques environnementales

 

Pour suivre précisément l’évolution de territoires dans le temps, rien de tel que l’imagerie satellitaire. Cette technologie est donc logiquement utilisée pour évaluer l’efficacité de politiques de conservation de l’environnement. Ainsi, Anne-Elisabeth Laques, géographe des paysages de l'UMR ESPACE-DEV, s’est intéressée à la pertinence des aires protégées du cœur de la forêt amazonienne. « À partir de données analysant le couvert forestier de 2002 à 2016, notre collaboration transdisciplinaire a développé un instrument de mesure de la fragmentation de la forêt. » Or, bien que certaines aires protégées soient durement affectées, dans les États brésiliens du Mato Grosso et du Pará notamment, ces mesures de conservation contribuent tout de même à la réduction de la dégradation des forêts sur cette période antérieure à l'élection de Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil. À une autre échelle, la géographe a aussi participé à l’évaluation du programme « Bolsa Floresta » dans une réserve de développement durable au Brésil. « Cette subvention du gouvernement brésilien aux familles de la réserve était conditionnée au respect d’un plan d’aménagement visant à limiter la déforestation liée à l’agriculture familiale », explique Anne-Elisabeth Laques. Les données satellites recueillies ont montré qu’en grande majorité les familles se sont bien conformées au plan d’aménagement.

 

Un gardien des arbres en Équateur

À une toute autre échelle, une seule personne peut parfois faire une différence. Dans l'ouest de l’Équateur, le long de la côte pacifique, plus de 80 % de la forêt a disparu pour laisser place au bétail et aux champs de bananiers ou de palmiers à huile. 

C’est dans cette région qu’Anelio Loor, un Équatorien de 53 ans, possède une petite parcelle de quelques hectares qu’il préserve de l’agriculture intensive. Localisée dans la province de Manabí, à moins de 200 kilomètres à l’ouest de Quito, « La Esperanza », la réserve de l’espoir comme l’a baptisée Anelio Loor, est située sur une petite colline traversée par une rivière. « Au cœur de cette réserve, on se croirait dans une forêt vierge, raconte le botaniste Thomas Couvreur de l'UMR DIADE qui a rencontré l’agriculteur lors d’une mission d’échantillonnage de palmiers. Des centaines d’espèces animales et végétales, dont certaines en voie d’extinction, y ont été observées. Difficile alors de s’imaginer qu’une route goudronnée passe à moins de cinq cent mètres. » Depuis 23 ans, sans appui financier ni l’aide d’ONG, Anelio Loor se dévoue corps et âme à la protection de ce petit bout de nature qu’il a acheté avec ses propres économies. Mais l’Équatorien aimerait aller plus loin et faire de sa réserve un outil au service de la science. « Anelio a construit une station de recherche pour travailler avec des botanistes et des zoologistes et mis en place des infrastructures pour accueillir des étudiants. » Des projets sont d’ailleurs en cours, notamment en collaboration étroite avec la Pontificia Universidad Católica del Ecuador de Quito pour qui il a déjà travaillé en tant que parataxonomiste dans le parc national Yasuni. « Anelio est une personne très humble mais passionnée et animée par un amour pour la biodiversité », poursuit Thomas Couvreur. Cet amoureux de la nature cherche d’ailleurs activement des fonds pour sauver de la déforestation une parcelle de forêt adjacente à sa réserve. Et ainsi faire perdurer « La Esperanza ».

 

Des aires (pas suffisamment) protégées

Qu’il s’agisse d’initiatives privées ou publiques, sur des surfaces immenses ou de quelques hectares, l’aire protégée (AP) est sans conteste le plus vieil outil de conservation de la nature. Pour autant il reste à l’ordre du jour. Ces dernières années ont en effet vu le nombre et la surface des aires protégées exploser. Elles représentent aujourd’hui près de 16 % des terres émergées et 8 % des mers. Malgré cela, le déclin de la biodiversité se poursuit. « Les AP ont montré leur pertinence dans certaines zones de forte diversité biologique mais leur effet à l’échelle globale est plus mitigé. De plus, de nombreuses aires ne sont protégées que sur le papier, regrette le géographe Estienne Rodary, spécialiste des politiques de conservation de la biodiversité et responsable du département Sociétés et mondialisation à l'IRD. Or en l’absence de régulations et d’obligations légales, il n’y a pas ou peu d’impacts concrets sur la conservation. »

Une récente étude du CNRS sur les aires marines protégées (AMP) françaises abonde en ce sens : bien que 33,7 % de l’espace maritime français soit couvert par une AMP, seulement 1,6 % de cette surface bénéficie d'un statut légal permettant d'assurer une protection suffisante. Par ailleurs, beaucoup d’aires protégées sont implantées là où le contexte socio-économique le permet, ce qui correspond souvent à des zones très isolées et/ou peu peuplées. Ainsi 80 % des AMP françaises à protection forte sont concentrées dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) alors que le littoral métropolitain, peu protégé, est particulièrement touché par la surexploitation et la pollution. Il est donc urgent de faire évoluer les critères retenus pour la mise en place d’aires protégées, notamment marines. Toutefois l’idée de mettre la nature sous cloche, parfois en expulsant les peuples autochtones et d’autres communautés dépendantes des terres, n’est plus d’actualité de nos jours. « Les populations locales doivent participer politiquement et économiquement à la mise en place des aires protégées pour éviter des conséquences sociales et une exploitation illégale des ressources », estime Estienne Rodary. Le défi actuel consiste finalement à gérer de façon durable les ressources naturelles afin de concilier conservation de la nature et développement durable.

 

Le crabe aux pinces d’or

C’est ce challenge que tente de relever à Madagascar le projet Corecrabe. « Les populations rurales des côtes de la Grande île vivent souvent dans un contexte d’extrême vulnérabilité, rappelle Marc Léopold, coordinateur du projet et spécialiste des petites pêcheries côtières de l'UMR ENTROPIE. Or la pêche du crabe de mangrove représente pour certaines d’entre elles une source essentielle de revenus. »

Mais aujourd’hui une surexploitation des stocks et la dégradation des mangroves menacent cette activité. Pour la protéger, de nouvelles réglementations ont été mises en place ces dernières années, notamment une interdiction totale de l’exploitation du bois de mangrove, une fermeture annuelle de la pêche et l’augmentation de la taille minimale des crabes pour la vente. « Ces mesures sont-elles effectives, suffisantes et légitimes ? Elles suscitent des questionnements, notamment des populations pauvres pour qui la pêche au crabe est une question de survie », souligne Marc Léopold. 

Le projet Corecrabe cherche donc à définir une nouvelle stratégie et des outils pour gérer durablement cette ressource. « Grâce à une démarche intégrant tous les acteurs de la filière – pêcheurs, opérateurs privés, chercheurs, ONG et gouvernement – nous travaillons à l’émergence de meilleures pratiques de gouvernance et de gestion afin d’améliorer la performance économique de cette activité. Ce sont des enjeux complexes qui doivent être abordés par une démarche de recherche innovante et collaborative. »

Le marché actuel, qui a évolué vers une vente de crabes vivants destinés à l’étranger, la Chine principalement, présente en effet une haute valeur ajoutée. Pourtant, les pêcheurs et les petits opérateurs jugent les retombées économiques locales insuffisantes. « Un diagnostic collectif de l’organisation de la filière, des réglementations et des modes de gestion locale ainsi que de l’impact socio-économique pour les ménages est en cours », déclare le chercheur. Pour l’aspect environnemental, les pêcheurs et opérateurs seront notamment sensibilisés sur les limites de régénération biologique des populations de crabes et sur les relations entre les pratiques de pêche et la mangrove. Avec l’objectif à terme, qu’une meilleure gestion d’un bout à l’autre de la chaîne permette à ces communautés vulnérables de tirer des bénéfices de cette ressource sans dégrader son milieu naturel.

Le récif corallien entre leurs petites mains

 

On ne protège pas ce qu’on ne connait pas. Impliquer les jeunes générations dans la protection de l’environnement est donc primordial. C’est dans ce but que Jocelyne Ferraris et Pascale Chabanet ont initié la conception de la mallette pédagogique MARECO. Celle-ci contient plusieurs jeux pour sensibiliser des enfants de maternelle et d’élémentaire à la protection des récifs coralliens. Jeux de sept familles, de rôle et coloriages permettent à ces futurs adultes de découvrir la richesse des récifs et les dangers qui les guettent. Une étude s’est récemment intéressée à la représentation de cet écosystème unique par les enfants de plusieurs écoles d’Outre-mer et de France métropolitaine de contextes socioculturels différents. « Nous avons comparé des dessins de récifs réalisés par des enfants de niveau CE1 avant et après les deux mois de manipulation de la mallette », explique Catherine Sabinot, ethnologue basée en Nouvelle-Calédonie de l'UMR ESPACE-DEV. Il en ressort que les enfants qui ont une expérience régulière du récif en ont une connaissance particulièrement fine. Par ailleurs, les dessins faits à l’issue de la période de manipulation de la mallette illustrent l’apprentissage réalisé : « les enfants utilisent notamment plus de couleurs pour représenter les coraux et les poissons des récifs. Ils dessinent aussi plus fréquemment des traces de pollution. » Cette mallette éducative a ainsi permis d’améliorer la connexion des enfants avec cet écosystème fragile et de leur faire prendre conscience des dangers qui le menacent. Cette étude renforce l'idée que les dessins d'enfants permettent d'évaluer l'impact de telles campagnes de sensibilisation.

 

Vers une aquaculture marine durable en Afrique

Dans une toute autre mesure, les écosystèmes marins sont également menacés par la pêche industrielle. Les captures de poissons stagnent d'ailleurs depuis une trentaine d'années, notamment à cause de stocks surexploités.

Les produits issus de la pêche représentent pourtant une source importante de nutriments pour nourrir une population mondiale toujours plus nombreuse. En réponse à cette problématique, l’aquaculture s’est largement développée. Aujourd’hui la production aquacole mondiale égale même celle issue de la pêche. Mais, tout comme la surpêche, le développement intensif de l’aquaculture a aussi des impacts sur les milieux aquatiques. Les déjections des poissons par exemple et les aliments non ingérés favorisent l’eutrophisation du milieu : les algues se multiplient et la concentration en oxygène de l’eau diminue. Des espèces d'élevage peuvent aussi s’échapper dans le milieu naturel et devenir envahissantes. Par ailleurs, la forte densité de spécimens dans les bassins d’élevage facilite la prolifération de pathogènes. Une solution consiste alors à utiliser des antibiotiques mais leurs résidus occasionnent des troubles endocriniens chez les espèces aquatiques et contribuent au phénomène d’antibiorésistance. Enfin certains poissons d’élevage sont nourris par des prises issues de la pêche industrielle. Le poisson se mord la queue !

Le monde du silence catalogué

 

Inventorier la biodiversité marine n’est pas chose aisée. Pendant longtemps, les biologistes marins ont dû se contenter des prises fournies par la pêche, puis par ce qu’ils voyaient en plongée pour évaluer la diversité des organismes marins. « Les résultats obtenus par les plongeurs sont limités, poursuit David Mouillot, écologue marin de l'UMR MARBEC et professeur à l’université de Montpellier. D’abord ils ne sont pas réplicables et il est difficile d’inventorier les petites espèces, tout comme les plus grandes. » Depuis quelques années, la technologie est venue pallier ces limites. Systèmes vidéo sous-marins, robots, drones et intelligence artificielle se sont mis au service de l’inventaire du monde du silence. Mais la star du moment, c’est sans conteste l’ADN environnemental. « C’est une technique du futur, s’enthousiasme le biologiste. L’analyse de celui-ci permet en effet de réaliser rapidement un inventaire exhaustif complètement indépendant des conditions de l’environnement comme la turbidité de l’eau ou la luminosité. » Toutes les espèces de la faune et de la flore, petites ou grandes, rares ou omniprésentes, laissent en effet des traces d’ADN dans le milieu aquatique, même certains animaux terrestres. Au grand dam des animaux rares et furtifs qui ne peuvent plus échapper aux biologistes marins.

AfriMAQUA vise à relever tous ces défis auxquels fait face l’aquaculture marine sur un continent où cette activité n’est encore que très peu développée : l’Afrique. « Ce groupement de recherche a pour ambition d'y développer une aquaculture durable à travers l’échange de connaissances, le renforcement des capacités des partenaires et la mutualisation des efforts de recherche », précise Maria Darias, coordinatrice scientifique de ce réseau. AfriMAQUA rassemble déjà des équipes du Sénégal, de Côte d’Ivoire, de Namibie, d’Afrique du Sud, de Tanzanie, du Kenya et de l’île Maurice. 

Ensemble, ces collaborateurs cherchent notamment à développer une alimentation saine et durable pour les espèces produites ou encore à promouvoir des systèmes d’élevage respectueux des écosystèmes comme l’aquaculture multi-trophique intégrée (AMTI). « L’AMTI mime le milieu naturel en élevant plusieurs espèces ensemble. On peut par exemple associer des poissons à des moules et à des algues qui vont recycler l’eau d’élevage en se nourrissant des déchets des poissons », précise la chercheuse. Les coquillages et les algues sont d’ailleurs autant de nouvelles ressources économiques. Et ce système d’aquaculture n’est pas intensif : le nombre d’espèces élevées dans un même bassin est limité, ce qui améliore leur bien-être et leur santé. Au-delà de la durabilité de l'aquaculture marine, l'aspect nutritionnel des espèces élevées est également important en Afrique. Certaines populations vulnérables, des enfants et des femmes enceintes en particulier, y présentent en effet des carences, notamment en oligo-éléments, vitamines et acides gras essentiels. Pour répondre à cet enjeu, un partenariat interdisciplinaire et intersectoriel entre l'Afrique du Sud et la France a récemment été initié. « Un de ces objectifs est de prendre en compte la qualité nutritionnelle des espèces produites pour compenser ces carences », précise la nutritionniste des poissons. Ce partenariat cherche par ailleurs à promouvoir une économie circulaire via le projet Nutritious. « Les sous-produits de la pêche et de l'aquaculture comme les arêtes et les abats des poissons peuvent en effet être recyclés pour la consommation humaine et/ou pour l'alimentation animale. » À terme, les résultats de ces travaux en Afrique du Sud seront partagés avec d'autres pays africains, notamment à travers AfriMAQUA. Ils contribueront ainsi à faire rayonner cette approche d’aquaculture sensible à la nutrition et à renforcer la sécurité alimentaire et nutritionnelle du continent.

 

La convergence des luttes

CoreCrabe ou AfriMAQUA sont de ces initiatives qui aideront à atteindre l’objectif de la Convention sur la diversité biologique, la CDB, de vivre en harmonie avec la nature d’ici 2050. Pour autant, beaucoup de chemin reste à faire.

Le 5e rapport des Nations unies sur les perspectives mondiales de la biodiversité publié en 2020 par la CDB tire en effet un sombre bilan de la décennie des Nations unies pour la biodiversité. Ainsi aucun des vingt objectifs d’Aichi fixé en 2010 à Nagoya pour protéger la nature n’a été pleinement atteint et l’érosion de la biodiversité se poursuit. Pourtant, l'importance de celle-ci pour assurer la sécurité alimentaire de la population mondiale à long terme et limiter l’émergence de futures pandémies n’est plus à démontrer. Mais le temps presse. « Si rien d’ambitieux n’est entrepris d’ici 2030, soit les dégâts infligés à la biodiversité seront irréversibles, soit le coût pour restaurer les écosystèmes sera trop important pour les sociétés », prévient Yunne Shin. Avec un groupe d’experts commissionné par Future Earth, un réseau mondial de scientifiques dédié au développement durable, la biologiste a participé à l’écriture d’un article d’opinion dans la revue Science qui propose de nouveaux objectifs plus à même que ceux d’Aichi de protéger de façon globale la diversité biologique et les écosystèmes. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la COP15 qui se déroulera finalement du 11 au 24 octobre 2021 à Kunming en Chine : définir une stratégie audacieuse de préservation de la biodiversité pour la décennie à venir.

Quels qu’ils soient, ces objectifs devront prendre en compte les effets du changement climatique qui affectent déjà le déclin de la biodiversité et deviendront prochainement le facteur prépondérant d’érosion de celle-ci. « Heureusement les leviers sont globalement les mêmes pour lutter contre la perte de diversité biologique, atténuer le changement climatique et atteindre les objectifs de développement durable : limiter la surconsommation, éliminer le gaspillage alimentaire et réduire la part de viande dans les repas, développer l’agroécologie, lutter contre la déforestation ou encore restaurer les écosystèmes côtiers », rassure Yunne Shin. Ainsi, au niveau mondial, environ 11 % des émissions de CO2 résultent du déboisement et de la dégradation des forêts. Réduire la déforestation aurait donc non seulement un impact sur l’érosion de la biodiversité mais aussi sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Autre exemple : environ un tiers des denrées alimentaires produites chaque année sont perdues. Lutter contre le gaspillage permettrait entre autres de réduire notre consommation d’eau, de préserver des terres de l’agriculture et donc de limiter la production de GES. Un rapport joint du GIEC et de l’IPBES est d’ailleurs en cours de préparation sur les enjeux communs à la conservation de la biodiversité et à l’atténuation des changements climatiques.

D’autres sujets sensibles seront abordés durant la COP15, notamment celui de la protection de 30% d’espaces naturels d'ici 2030 mis en avant par des ONG et par la Coalition de la Haute Ambition pour la nature et les peuples coordonnée par la France et le Costa Rica. Mais de sérieuses questions subsistent quant à la pertinence de cette initiative, notamment sur ses coûts, ses bénéfices avérés et sa mise en œuvre concrète. « La mise en place d’aires protégées ne répond pas aux enjeux que représente le changement climatique ou la pollution, ajoute le géographe Estienne Rodary qui se demande si ce modèle de conservation n’est pas aujourd’hui dépassé. Protéger une partie de la planète signifie-t-il que l’on peut dégrader le reste ? » Toutefois les pays en développement semblent prêts à accepter le principe des 30 % d’aires protégées si des compensations sont accordées au niveau de leur souveraineté. Ils souhaitent notamment que les données numériques de séquençage, ou DSI pour Digital Sequence Information en anglais, soient prises en compte dans le protocole de Nagoya au même titre que les ressources génétiques. La question de la protection de la biodiversité marine en dehors des zones économiques exclusives (ZEE) sera aussi abordée. Mais l’enjeu principal restera le “ mainstreaming ” de la biodiversité. « À l'image du climat, il faut intégrer la biodiversité à l’ensemble des domaines de l’action politique », estime Estienne Rodary. Car si les solutions sont locales et dépendent des conditions et des besoins, une action à l’échelle globale est en effet nécessaire pour enrayer le déclin de la biodiversité et ainsi espérer voir les femmes et les hommes vivre en harmonie avec la nature d’ici 2050.

"Biodiversité au Sud – Recherches pour un monde durable", un ouvrage publié par l'IRD accessible à un large public et richement illustré, coordonné par un comité scientifique de plus de 40 chercheurs.

Dans un monde aujourd’hui confronté aux changements climatiques et à des pandémies comme celle de la Covid-19, en lien avec la dégradation des milieux naturels, comment la recherche contribue-t-elle à la préservation de la nature ?

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Source

Lire l'article publié le 19/05/2021 sur le site de l'IRD.