Publié le 13.11.2020

Thierry Lefrançois

Le lancement du Conseil d’experts de haut niveau Une seule santé constitue une étape essentielle pour la prévention des épidémies

La création d’un Conseil d’experts de haut niveau One Health/Une seule santé vient d’être annoncée dans le cadre du Forum de la paix de Paris 2020. Plébiscité par les scientifiques, ce conseil constitue un espoir majeur dans la prévention et la gestion des futures épidémies mondiales. Précisions avec Thierry Lefrançois, expert des approches intégrées et des réseaux de santé au Cirad.

Initié par le gouvernement français avec l’appui du gouvernement allemand, un conseil d’experts de haut niveau One Health a été lancé le 12 novembre 2020 lors du Forum de la paix de Paris. Quel en est l’enjeu ?

Thierry Lefrançois : La crise du Covid-19 a mis en lumière la nécessité absolue de mieux détecter, prévenir, gérer et contrôler les futures pandémies, et ce, de l’échelle locale à l’échelle mondiale. Pour atteindre cet objectif, il est indispensable de connecter dans la pratique les différents secteurs de la santé humaine, de la santé animale et de l’environnement, et surtout leurs acteurs qui pourront être en mesure de dialoguer, se mettre à l’écoute les uns des autres pour in fine anticiper et agir avec rapidité et surtout efficacité.
Le lancement du Conseil d’experts de haut niveau Une Seule santé constitue ainsi aujourd’hui une étape essentielle pour la prévention des épidémies mondiales. Un collectif de scientifiques, dont je fais partie, avait signé une tribune dans le quotidien Le Monde appelant à la création d’une telle structure.

 

Lire : « Il faut institutionnaliser le concept « One Health » pour prévenir de nouvelles épidémies à l’échelle mondiale », Le Monde, 10/11/2020

 

Par ailleurs, la composante environnementale, qui jusqu’à présent avait été peu présente sur les questions d’approche intégrée de la santé, sera renforcée avec la participation du PNUE à l’alliance tripartite One Health OMS-OIE-FAO. C’est une excellente nouvelle et une recommandation que plusieurs scientifiques du Cirad et leurs homologues du Royal Veterinary College et de l’Université Mahidol avaient également récemment partagée.

Lire : One Health : intégrer la santé des écosystèmes et gagner en opérationnalité

 

Quel devra-t-être selon vous le rôle du Conseil d’experts ?

Th. L. : Le Conseil fournira des recommandations intégrant les contraintes et caractéristiques des différents secteurs de la santé, à l'échelle internationale.

En s’appuyant sur ces recommandations, les États et les organisations internationales — l’OMS, l’OIE, la FAO et le PNUE — doivent pouvoir mettre en place des mesures, des procédures et des fonctionnements afin de mieux anticiper, surveiller, agir précocement et réagir face à une émergence. Ils doivent également être en capacité de construire et promouvoir des socioécosystèmes permettant d’éviter ou de limiter les émergences. Et si l’émergence ne peut être évitée, des socioécosystèmes résilients.

Le Conseil d’experts devra également soutenir, mais aussi potentiellement aider à orienter les politiques de santé nationales, régionales et internationales, en appuyant l’OMS, l’OIE, la FAO, le PNUE ainsi que les États.

Enfin, pour assurer un soutien fort aux pays les plus vulnérables, notamment au Sud qui est une zone majeure d’émergence, il devra aider ces acteurs à mettre en place une recherche et une gestion de la santé applicables à l’ensemble des pays et des régions. Il sera nécessaire de tenir compte de la spécificité des territoires, et ce, dans un cadre d’équité et de coopération internationale. Si les populations du Sud peuvent présenter une résilience élevée en raison de leur histoire et de leur environnement, les écosystèmes au sein desquels elles évoluent demeurent parmi les plus fragiles en raison de la surexploitation des ressources naturelles notamment pour l’exportation.

 

Quels types d’acteurs doivent, selon votre expérience et celle du Cirad, trouver place au sein de cette nouvelle structure ?

Th. L. : Pour que la démarche soit véritablement opérationnelle, le Conseil d’experts doit rassembler l’ensemble des acteurs impliqués dans la compréhension et la gestion des émergences en santé. Des scientifiques de toutes disciplines en premier lieu : microbiologie, épidémiologie, entomologie, écologie, physique/climat, sociologie, anthropologie… Mais aussi des spécialistes des réseaux de santé, de la modélisation, de la prospective, et des sciences humaines et sociales…

Il est essentiel de favoriser une interaction entre les disciplines et une mise en débat réelle des problématiques. C’est à cette condition que le Conseil d’experts pourra alors produire un diagnostic partagé et des recommandations co-construites.

Il devra également inclure des représentants des organisations internationales — OMS, FAO, OIE, PNUE — et d’autres structures d’expertise comme l’IPBES ou le GIEC. Des experts issus des ministères et du monde professionnel — agriculture, alimentation, santé, environnement — pourront également en faire partie afin d’assurer l’intégration des secteurs publics et privés.

Enfin, il sera important d’assurer un lien entre le conseil et la société civile, a minima en créant un espace de débat entre le groupe d’experts, le grand public et les ONG.

 

Selon Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, « le multilatéralisme n’est ni un dogme ni une idéologie, il s’agit d’une méthode efficace, qui fonctionne ». Le partenariat international est une des spécificités du Cirad. Comment cette expérience est-elle mise à profit sur les problématiques de santé ?

Th. L. : Plusieurs réseaux régionaux, créés par le Cirad en appliquant le concept Une seule santé, ont déjà fait leurs preuves pour aider à limiter l’entrée de maladies animales sur des territoires ou les contrôler. C’est le cas des actions menées par deux réseaux coordonnés par le Cirad depuis deux départements d’outre-mer français.

Le réseau CaribVET, animé depuis la Guadeloupe, regroupe les organismes de recherche et université, les directions des services vétérinaires de 33 pays et territoires, mais aussi les organisations régionales et internationales (CARICOM, USDA, IICA, OIE, FAO). Le réseau One Health Océan Indien, associé au réseau de surveillance Sega One Health, regroupe des représentants des santés vétérinaire et humaine des 5 pays de la Commission de l’Océan Indien, des représentants de la commission elle-même et des organisations internationales (OIE, OMS, FAO).

Les différentes actions coordonnées par CaribVET sur influenza aviaire, l’alerte précoce et le renforcement de la vigilance aux frontières notamment, ont permis d’éviter l’entrée de la maladie en 2016 dans les Caraïbes. Quant au réseau One Health Océan Indien, il a appuyé le contrôle des épizooties de fièvre aphteuse déclarées à Rodrigues-Maurice et de fièvre de la vallée du Rift à Mayotte en 2019. Ces réseaux cumulent plus de 15 ans d’expérience. Ils ont réalisé un travail colossal de coordination, de tissage de liens de confiance entre les acteurs pour un partage d’information efficace.

Deux autres dispositifs de recherche et de formation en partenariats (dP) contribuent aux approches intégrées de la santé à un niveau régional : les dP Grease en Asie du Sud Est et le dP RP-PCP en Afrique Australe. Ils rassemblent des activités de recherche/développement et des partenariats de long terme sur les questions d’émergence ou d’interaction faune sauvage-faune domestique. Ils ont aussi contribué à améliorer la gestion des émergences comme celles de l’influenza aviaire au Vietnam.

En France, la plateforme nationale d’épidémiosurveillance en santé animale, ESA, regroupe les acteurs publics et privés au service de la surveillance épidémiologique du territoire national*. La plateforme ESA surveille une vingtaine de dangers sanitaires dans les élevages et la faune sauvage. Le Cirad y assure l’animation de la cellule de veille sanitaire internationale (VSI), avec l’Anses et la direction générale de l’Alimentation. Depuis 2013, le dispositif ESA permet donc non seulement d’améliorer la détection des épizooties aux frontières, mais aussi de renforcer et de coordonner des dispositifs de surveillance et de protection sur le territoire national métropolitain ou dans les départements et territoires d’outremer.

 

Comment se positionnent ces exemples de réseaux régionaux ou nationaux et le Cirad par rapport à la création du conseil d’experts de haut niveau ?

Th. L. : Ces exemples illustrent bien le potentiel d’amélioration de la gestion des émergences par la mise en œuvre du concept One Health et d’approches intégrées multiacteurs.

Le Conseil d’experts de haut niveau One Health, qui vient d’être lancé, place cette ambition à un autre niveau géographique en favorisant à la fois la mise en réseau à l’échelle internationale, mais aussi le développement ou le renforcement des structures équivalentes à l’échelle régionale et nationale.

Les recommandations qu’il fournira devront être complétées par des actions de recherche et de développement dans l’ensemble des zones géographiques confrontées aux émergences. Le Cirad, par son expérience d’approche intégrée de la santé et de construction de réseaux partenariaux, y a un rôle majeur à jouer.

En termes de recherche, notamment opérationnelle, nous avons par ailleurs l’ambition de pousser plus loin encore l’association de nos experts dans les domaines de l’agriculture, la biodiversité, la gestion des territoires, la santé des plantes, des sols, etc. Nous sommes convaincus que la santé des plantes joue un rôle sur la santé globale et souhaitons multiplier des projets qui mettent en œuvre les interactions santé-agriculture-territoires en impliquant l’ensemble des unités du Cirad et les partenaires concernés. À travers la santé des territoires, nous pourrons favoriser la construction de socioécosystèmes résilients, pour une planète saine.

 

* DGAL, Anses, Inrae, Cirad, GDS, Adilva, OFB, SNGTV, Fédération nationale des Chasseurs, La Coopération Agricole

 

Source

Lire l'article publié le 13/11/2020 sur le site du Cirad.