03.06.2020

Philippe Descola : « Il faut repenser les rapports entre humains et non-humains »

Pour l’anthropologue Philippe Descola, médaille d'or du CNRS en 2012, la pandémie de Covid-19 peut être l’occasion de remettre en cause les liens que l’homme occidental entretient avec la nature et d’imaginer de nouvelles formes de société.

Vous êtes connu pour votre approche nouvelle des relations entre l’homme et la nature. Comment comprendre la crise présente à la lumière de vos travaux ? 

Philippe Descola : Mes observations sur le terrain auprès des sociétés amérindiennes d’Amazonie m’ont amené à constater que ces populations ne faisaient pas de distinction entre la nature et la société, les non-humains y sont vus comme des personnes. J’ai consacré ensuite une partie de mes travaux d’anthropologie comparée à explorer les formes de relation que les collectifs humains entretiennent avec les non-humains, ce qui m’a conduit à m’interroger sur l’universalité présumée de nos propres conceptions de la nature. Or, le domaine non-humain vu comme extérieur aux humains, ce que nous, Occidentaux, appelons la Nature, est en réalité une conception récente, née en Europe il y a quatre siècles tout au plus. L’idée que les humains sont en retrait du monde – ce que j’appelle le naturalisme, c'est-à-dire la distinction entre la société et la nature – a conduit à faire de la nature un champ d’investigation, que nous cherchons à contrôler et que nous concevons comme une ressource extérieure à nous-mêmes.

Cette conception naturaliste, et la situation présente le montre bien, a quelque chose de singulier, puisque les humains sont eux-mêmes une partie de la nature, qu’ils contrôlent plus ou moins bien en eux-mêmes. Une nature à la fois extérieure sur laquelle on cherche à établir une emprise, et des humains avec un morceau de nature intérieure : on voit bien qu’envisager la nature de cette façon conduit à des contradictions. En réalité, nous sommes nous-mêmes des écosystèmes complexes, avec un microbiote extrêmement riche, dans lesquels il n’est pas facile de démêler la part de l’humain et celle du non-humain.  

 

Comment peut s’inscrire la recherche dans cette perspective, en particulier quand il s’agit d’épidémies ?

Ph. D. : On sait que les zoonoses, c'est-à-dire les maladies pouvant se transmettre d’une espèce animale à l’être humain, sont très anciennes – cela n’a rien de nouveau. Mais la modification profonde des environnements fait que des espèces sauvages, qui étaient dans le passé assez éloignées des humains, sont maintenant beaucoup plus proches de centres denses de populations humaines et d’animaux domestiques. Les réservoirs de virus deviennent plus facilement des sources de contamination pour les humains. La transformation accélérée des milieux peu anthropisés – c’est-à-dire où l’homme est peu présent –, est donc une cause importante de l’accélération de la propagation des maladies émergentes. Par ailleurs, on observe un peu partout dans le monde que des populations humaines cohabitent sans difficultés avec certaines espèces animales qui sont pourtant des réservoirs de pathogènes, comme les chauves-souris. Cela veut dire qu’il y a des accommodements écosystémiques qui se sont développés au fil du temps entre ces populations humaines et ces populations animales. Mais ces équilibres sont encore très mal connus…

Il y a là un vaste domaine de recherche au croisement de l’éthologie, de l’écologie, de l’infectiologie et des sciences sociales, qui en est encore à ses premiers balbutiements et qui permettrait de mieux comprendre la diversité de nos associations aves des espèces « compagnes ». La crise actuelle le montre bien : cela ne nous avance guère de penser celle-ci dans les termes abstraits des rapports de l’homme avec la nature. Ce qu’il faut, au contraire, c’est mieux comprendre le réseau dense et complexe d’interactions, d’interrelations et de rétroactions entre des êtres et des phénomènes qui ne sont pas définissables a priori.

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Source

Lire l'article dans son intégralité, publié le 03/06/2020, sur le site du CNRS